lundi 20 décembre 2010

Le lai d'Aubrac

J'aime à écrire ces “lais”, même si je ne sais pas trop quoi en faire, d'autant qu'ils ne sont peut-être pas pour les enfants. Celui-ci a été écrit après des vacances sur les terres de mes grand-parents, en Lozère, sur le plateau d'Aubrac, avec les petits murets, les couleurs, la désolation et les vaches aux yeux de biche.
J'espère que cela vous plaira.
le lai d’aubrac

la lande jaune ondoyante sous un ciel d’orage
un ciel mauve gris vert
lourd menaçant
plein d’une pluie à venir
de grêle d’éclairs et de neige
le vent fait son travail de vent
il souffle en sifflant
il court sur la lande
libre généreux ample
aucun n’arbre n’est là pour l’arrêter
le combattre lui dire stop
t’es pas de ma bande
il souffle et il siffle
les moutons les vaches aux yeux de biche
s’assemblent se rassemblent
pour ne pas disperser leur chaleur
fait frisquet
et ce vent et ce ciel et ce qui doit advenir
font peur
et quand on a peur l’on est mieux en groupe en grappe on se raconte des histoires drôles
des histoires d’agneaux maladroits de veaux à trois têtes
de vachers et de bonnes filles
on passe le temps pour oublier le temps
en attendant gentiment
quand on sera à court de laine
quand on sera à court de lait
la masse du boucher
le coup au crane qui renvoie avant la naissance
avant le chaud du ventre de maman
avant tout
au rien
les nuages roulent
dans le lointain on entend déjà l’hallali des tonnerres
un grondement assourdi qui dit
me v’là j’arrive
et qui s’approche se rapproche
tonitruant
avec sa pluie qui fouette avec sa pluie qui glace
ses grêles comme des cailloux
sa neige douce qui marquera la fin de l’orage
qui recouvrira l’herbe jaune
fera des rochers des hommes de neige
et des murets
des armées saisies dans leur marche
ça va glacer le museau
il faudra gratter la neige
pour atteindre quelques brins gelés
vivement la bergerie
vivement l’étable
qu’il fasse chaud que les murs nous protègent du vent
que le foin soit bon
mais le vacher la bergère ne risquent pas de venir
par ce temps par cette menace
ils doivent être trop occupés à souiller notre foin
à peu de là
dans un vieux bâtiment au pierres mal ajustées
au toit qui louche aux murs qui tremblent
sous les coups des vents sous les rafales des pluies
sous ce toit entre ces murs
si l’on dresse l’oreille si l’on oublie l’énorme pssscchhh du vent
les flic-floc assourdissants de la pluie
le ttrrrr vrammm des tonnerres
si l’on oublie tout cela
si l’on tend bien l’oreille
on peut entendre des gémissements
et si
curieux voulant savoir quelle bête crie de la sorte
si l’on brave les éléments déchaînés et que l’on jette un de ses yeux
discrètement on ne sait pas ce que sait tout de même
mieux vaut être prudent
si le loup était monté de margeride du gévaudan pour se réfugier dans cette grange écroulée sur cette steppe jaune verte et mauve
balayée par les pluies les vents la neige
et si l’on jette un oeil
on peut voir que la bête à deux dos
que la bête est une bergère
une bergère nue
brune aux seins ronds
que la bête est un vacher
un vacher nu
brun et sans sein
si l’on s’éloigne
en marchant sur des oeufs
il ne faut pas déranger cette bête
et si l’on rebrave les éléments
et si l’on n’est pas emporté par une rafale
et si l’on parvient sain et sauf jusqu’à la taverne
du petit village de pierres brunes et d’ardoises bleues
recroquevillé dans un plissement faisant le gros dos
si l’on y rentre
on peut y entendre
si l’on choisi le bon pochard
non pas celui-ci le tout sec il ne dira mot il se méfie des étrangers
oui celui-là le tout rond le jovial le tout rouge
si l’on a bien choisi
l’on peut y entendre
l’histoire de cette bête l’histoire de ces amants
le feu crépite dans l’âtre on prend un verre on en offre un au tout-rouge
et on l’interroge sur ces deux amants
il lève les yeux semble chercher loin dans sa pensée
profond
puis il parle
autrefois
dans notre petit village il y avait deux familles
l’une riches paysans qui possédaient au moins dix-sept vaches
vous savez de nos vaches celles aux yeux comme biches
l’autre la mère et sa fille très pauvre
vivant de quelques coutures pour tout dire de la charité publique
dans la famille des riches paysans vint au monde un beau garçon
braillant comme un loup potelé de partout
dans l’autre famille vint au monde une fille
on n’a jamais su qui était son père
une fille au larges yeux bleus
les années passèrent
ces deux enfants grandirent
ils étaient inséparables
tout petit déjà quand il menait les vaches aux champs
elle l’accompagnait
lorsque l’hiver les vaches bien au chaud dans leur étable
serrées les unes contre les autres
n’avaient pas à sortir
à la veillée
ils se blottissaient l’un contre l’autre
suçant leur pouce
écoutant les vieux qui racontaient des histoires
de sorcières et de loups
de bêtes du gévaudan
des histoires du bon vieux temps
l’hiver aux veillées
aux coins d’un bon feu
qui faisait luire leurs yeux
alors que dehors
le vent soufflait sur le plateau
en formant des congères avec la neige
alors que dehors le vent sifflait
et qu’une bonne chaleur
et l’eau de vie la gnôle de l’aubrac et l’aligot
chauffaient les cœurs
ils veillaient
suçant leur pouce
plus tard ils grandirent
menèrent les vaches
ensemble
aux pâturages verts et jaunes
plein de beaux chardons mauves
les parents du garçon s’inquiétaient de cette fréquentation
de ce déclassement
leur grand frayait avec une moins que rien
alors que tant de grasses filles de propriétaires
aux jours roses
à la poitrine déjà ample
auraient fait de bien meilleurs partis
ils s’inquiétaient
ils disaient
bah ça lui passera
et quand le temps sera venu
on le mariera à la francette à la suzanne
à la bernadette
toutes filles amples roses et grasses
filles de bons propriétaires
pourvues de bonnes dots
pas des souillons
elles
pas des filles de je ne sais quelle marie-couche-toi-là
de bonnes filles qu’on un père
elles
pas un vagabond
quelque pouilleux de passage
qui
lorsqu’il ne chasse pas ses poux
engrosse les pauvres filles
une fille sans avenir
qui traînera plus tard
dans les rues de la grande ville
loin
à marvejols à mende
mendiant son pain
vendant son corps aux premiers venus
pour quelques sous
notre garçon n’épousera pas cette traînée
cette fille sans avenir
elle n’a pas de dot
elle ne sera jamais notre bru
drôle d’ambiance dans le village
tout le monde prenait partie contre ce joli petit couple
ce petit couple d’amoureux qui ne demandait pas autre chose
qu’on les laisse tranquilles
une bonne grange et du foin moelleux
qui ne demandait rien
juste à rester ensemble
au lieu de cela
lorsqu’ils apparaissaient dans la rue du village
les enfants leur jetaient des pierres
les vieux grognaient
les femmes
bonnes matrones grosses hanches de reproductrices
les injuriaient
c’était pas la joie
puis un jour
à force de fouler le foin à force de se réfugier dans les granges
il arriva ce qui devait arriver
aux jeunes gens peu précautionneux
aux jeunes gens amoureux
la fille fut enceinte
elle le cacha d’abord
puis les mois passant
elle s’arrondit
si bien qu’on ne put plus ignorer son état
ça jasait sec à la taverne
ça s’échauffait
ça criait
le patron était content
on n’avait
de mémoire de villageois
jamais fait une telle consommation de gnole
on s’entraînait
et plus cela devenait violent
puis les hommes
abrutis par l’alcool
le cerveau gourd
embrumé
leur sang ne fit qu’un demi-tour
prirent une décision
ils prirent leurs fourches
c’était au crépuscule à l’heure des loups
il faisait moche c’est-à-dire que c’était beau
le ciel était bas et lourd et mauve
comme un couvercle mauve
l’herbe rase était jaune puis verte puis jaune
enchardonnée de violet
ambiance genre sleepy hollow
les vaches se faisaient toutes petites
tassées dans leurs étables
toutes silencieuses
apeurées par le fracas des éclairs
mamans vaches calmant enfants veaux
qui couinaient doucement et tremblaient tremblaient et tremblaient
il y avait quelque chose dans l’air
quelque chose de tordu de pas sain
les hommes excités parcouraient rageusement le village
à la recherche des amants fautifs
eux ne s’en faisaient guère
réfugiés bien à l’abri dans une grange
sur un foin sec et chaud
ils s’aimaient tout doucement
lentement
dans le vacarme de l’orage
soudain la porte s’ouvrit sous une bourrasque furieuse
une bourrasque de haine
la bourrasque des hommes trop souls
ils les attrapèrent
et les traînèrent nus sous l’orage
tout en les frappant de leurs pieds de leurs poings
du manche de leurs fourches
les hommes affolés par le sang qu’ils répandaient
de ses corps qui se disloquaient
de cette fille qui cherchait à protéger son ventre
à protéger son petit
redoublaient leurs coups
de plus en plus furieusement
de plus en plus violemment
si bien qu’à la fin
il ne resta des deux amants
que deux pardon trois corps inertes
sanglants
méconnaissables
désarticulés
beautés mises en charpie
beauté lapidée
sur laquelle les bêtes cruelles continuaient à s’acharner
enfin enfin
fatigués de cogner
ils s’arrêtèrent
abandonnant les corps sur l’herbe rase jaune puis verte puis jaune
tachées de chardons
puis rouge
d’un sang vraiment pur
d’un sang amoureux
d’un sang répandu par la haine

depuis
à chaque tempête
à l’heure des loups
lorsque l’orage trempe le ciel
y dispose de lourds nuages gris et mauves
lorsque les vaches-biches
se tassent dans leurs étables se font toutes petites
se serrant et rassurant leurs enfants
depuis
à chaque tempête
lorsque les éléments se déchaînent
sur la lande jaune puis verte puis jaune
piquetée de chardons on entend
ces gémissements de loup
et si l’on fait attention
si l’on approche précautionneusement
de la grange
qu’on y risque un œil
on peut voir sur le foin
empourprés dans un halo
deux magnifiques spectres
qui ne cessent de s’aimer

10 commentaires:

Sabbio a dit…

Euh... je ne te remercie pas! ^^' Non vraiment il es t très très beau ce lai, je me suis laissée emportée dans ces paysages, ces couleurs, ces émotions mais la fin, cette violence, cela me rend bien triste en ce matin d'hiver...

Sinon pour la Lozère et toi j'ignorais! Nous-mêmes nous nous sommes penchés dessus récemment, nous pensons aller y faire un tour dès que possible car nous ne sommes pas loin. Alors quand tu évoques la Margeride, Marjevols, Mende et l'Aubrac, cela me rappelle de magnifiques photos que j'ai découvertes il y a quelques semaines!

Cette histoire, celle des deux jeunes, c'est une légende locale ou tu l'as inventée?

Nicolas Gouny a dit…

Merci Sabrina pour ton long commentaire :) c'est une histoire inventée, mais inspirées par ces lieux magnifiques. Une partie de ma famille vient de Margeride, du Val-d'Enfer plus précisément... c'était il y a quelques années, et je me rappelle encore de notre arrivée par le mont Aigual, et des lumières et des couleurs :)
toi aussi tu viens de là-bas ?

Mathilde a dit…

AigOUal !!! rhâlala ... c'est là que j'habite (enfin un peu en dessous ...)

Il est beau ce lai (ahah), mais effectivement pas vraiment vraiment pour les enfants ...

Sabbio a dit…

Non Nicolas mais j'habite non loin de Montpellier donc on est déjà allés se promener dans le coin de l'Aigoual et la Lozère nous attire...

prof a dit…

moi je ne connais pas, mais le lai m´y emporte si je ferme mes yeux!!!

La parenthèse enchantée a dit…

Merci Prof ^^

valérie Vittenet-Tallec a dit…

et bien merci de nous faire partager ce moment poétique...
C'est très beau, très fort...même si la fin est rude...
Si j'entend un jour parler d'un recueil de contes et légendes de la région (qui pourrait sortir sur ta région), je t'en avertirai aussitôt...(cf Ed. GRRR ART)
Continue d'écrire des histoires comme celle-ci...

Dans tous les cas,
bon vent,
val ;)

La parenthèse enchantée a dit…

Merci Val ! j'aime les écrire ^^

Anonyme a dit…

Je découvre ce blog et les dessins, magnifiques, mais surtout ce lai qui est du concentré de Lozère, de sa beauté et de son infinie rudesse. Félicitations à son auteur. On attend les autres...
Géraldine

La parenthèse enchantée a dit…

Merci Géraldine d'avoir pris le temps :) un prochain, bientôt, et peut-être un peu moins âpre :)